UN JOUR TU DEVRAS PARTIR
J’ai déniché dans une boîte en carton une photographie où ma grand-mère pause en compagnie de sa petite sœur et de sa mère. Elle sont installées sur un talus en campagne. Ma grand-mère dont les cheveux blonds sont coupés courts, porte une robe, que, je ne sais pour quelle raison, j’imagine rouge, ainsi que des chaussettes blanches retombent sur ses chaussures, usées jusqu’à l’élastique. Elle doit être âgée de sept ans. Tout près d’elle se tient mon arrière grand-mère, Eugénie, elle est vêtue d’une longue robe rayée. Elle tient dans ses bras celle qui deviendra ma grande tante Danielle et qui n’est encore qu’un bébé dont l’âge avoisine un an.
Leurs sourires et leurs visages sont si radieux que l’on peine à imaginer la guerre qui se déroule derrière. Pourtant, parfois, dans le lointain, résonne ce bruit caractéristique de l’explosion, de l’alarme. Combien de fois l’a t-elle entendu résonner dans tout Brest, cette alarme ? Autant de fois que ma grand-mère se rappelle descendre à la cave qui servait d’abri. Tantôt le jour, tantôt la nuit. Dans ses longs moments de crainte, la famille prenait le Sac, celui qui contenait les papiers importants et surtout, l’argent. Celui que l’on appelait familièrement : Le sac de misère. Là, à la pâleur d’une lampe, tous restaient blottis les uns contre les autres. Ils attendaient de longues heures que les petits coups émis par la sirène pour informer les gens qu’ils pouvaient regagner leurs habitations.
C’est l’année 1943, un de ces derniers mois dans la ville portuaire avant un départ forcé vers la campagne, les derniers moments dans l’habitation familiale.
La maison d’enfance de ma grand-mère se trouvait juste en face d’un bistrot, durant la guerre, il était fréquent que des Allemands passent devant l’habitation. Fascinés par la blondeur et les yeux bleus de ma grand-mère au style Aryen, les soldats offraient à la petite fille des bonbons, mais celle-ci refusait bien souvent. Sa mère craignait à chaque fois que les Allemands le prennent mal. Combien d’autres craintes eut mon arrière avec sa fille ? Comme ce matin 1943 où toute deux allèrent faire des courses pour le voyage forcée qui s’annonçait. Deux Allemands entrèrent peu après dans la petite boutique d’alimentation. L’un des soldats pausa ses yeux sur ma grand-mère, Eugénie serra la fillette contre elle. L’homme cria à la patronne : « Un kilo de cerises Madame pour la petite fille blonde ! ». Eugénie n’osa pas bouger d’un centimètre et tient plus fermement encore sa fille. Le soldat Allemand cherchant simplement à prouver sa gentillesse, ne s’offusqua pas de la réaction et apporta en mains propres le kilo à mon arrière grand-mère. Elle murmura un vague merci tandis que les deux Allemands quittaient la boutique, leurs provisions en main.
Vint le retour à la réalité que ce moment de cadeau amical avait presque fait oublier, les explosions, la destruction, la mort, il faut partir, se réfugier dans des lieux plus sûrs.
La dernière valise se referme, le regard croise un tableau resté au mûr, les pas sont douloureux, le corps rechigne à partir et des larmes de tristesse apparaissent au coin des yeux. J’imagine ma grand-mère penser « reverrais-je cette endroit ». Dehors les cris se mêlent à l’alarme qui résonne pour la énième fois depuis la veille , on se réfugie une dernière fois dans la cave et enfin l’alerte est terminée, on part. On part pour cet ailleurs dont on ignore tout, chaque pas qui s’éloigne est une minute de plus vers la vie. « Un jour tu devras partir de cette maison » disait son père. Ce jour était arrivé.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire