mardi 1 janvier 2008

Mot Anodin

Ce qui suit date de seulement deux mois. Toujours dans un cadre scolaire, ma prof de littérature nous demande d'écrire un petit texte où nous devions évoquer une punition qui nous avait semblé injuste. Je le fis donc et voila le résultat.

MOT ANODIN

« Mauvaise », « méchant », « horribles propos » , « punis », « excuses ».
Les mots résonnent dans ma tête. J’ai le visage baigné de larmes. Je ne comprends pas. Je ne sais pas. Qu’est-ce que j’ai fais ? Qu’est-ce que j’ai dit ?
Ma vue est brouillée. Je renifle avec bruit. Je ne sais plus où je suis. Je vois le visage de ma mère. Je vois sa bouche. Elle est grande ouverte. Elle me paraît immense. Elle m’accable de reproches. Elle énonce la sentence. La liste est longue. J’oublie ce qu’elle dit. Je ne sais plus pourquoi je pleure.
Pour la punition ? Pour ma mère qui me crie dessus ? Pour ce que je ne comprends pas ? Pour ce qui est injuste ?
Je reste sans voix. Je suis suffoquée. Parfois j’envisage le « Mais ».
« On ne répond pas à sa mère ! » C’est une réponse claire. Aucune tentative n’est possible. Elle sort en refermant la porte. Est-ce qu’elle la claque ? Je ne sais pas. Je n’entends rien d’autre que mes pleurs.
Je retiens une chose : Raciste.
Ce mot plane au-dessus de moi. Que veut-il dire ? Je ne sais pas. Ou peut-être que si mais dans cette situation je ne le comprends pas. Je m’en moque, de la couleur de cette fille. Je l’ai juste traitée de « connasse ». Je ne sais même plus ce que j’ai dit. Peut-être que c’était plus violent ? A sept ans on ne fait pas dans la dentelle.
« On insulte pas ! », « on ne dit pas ça »

C’est la première fois que l’on me crie dessus pour un simple gros mots. C’est mauvais, c’est vrai, mais d’habitude on n’en fait pas tout un plat. D’habitude on ne me punit pas. Pas comme ça.
Je revois la scène. Je ne pleure plus. J’ai mal à la tête.

C’est un centre de loisirs. Nous sommes assis ou debout autour d’une table recouverte d’une toile transparente. Il y a de la farine, de l’eau et peut-être du sel. Nous faisons une activité commune : la pâte à sel. Confections d’oiseaux tordus avec une moitié d’ailes, paniers à formes irrégulières remplis de boules de pâte représentant de la nourriture, voitures cabossées, hommes disproportionnés et mal dessinés… des sculptures prennent naissance dans nos mains roses d’enfants.
Et puis il y a cette fille. Elle m’agace. Elle donne des ordres. Elle commande tout le monde. Elle est la reine. Elle domine. Elle se distingue par sa couleur parmi nous tous qui sommes blancs. Elle est noire.
Tout devient clair en moi. Alors, on n’a pas le droit de parler méchamment aux gens de couleurs ? C’est ça être Raciste ?
Le mot est horrible à entendre.

Sur mon bureau il y a des feuilles blanches. Qu’a dit Maman ?
« fais un dessin pour t’excuser. » Je me souviens. Un dessin, mais de quoi ?
Une planète, des enfants de couleurs qui se tiennent par la main, un soleil. Ça ressemble à un logo.
J’exécute la tâche.
Une partie de la punition est faite.
Une autre sera plus longue : privée de télé, privée d’anniversaire chez J. Privée de ci, privée de ça. J’ai oublié avec le temps.

Dans mon esprit, c’est une punition encore incomprise. Je sais aujourd’hui ce que signifie le mot Raciste, et lorsque je reparle à ma mère de cette histoire, elle me cite mon insulte à cette fille typée. Seulement ces phrases ne sont pas de moi. Est-il possible que j’aie pu être aussi cruelle ? Je ne pense pas, je croyais même pas être capable de ça, enfant. Pour moi, ces mots viennent d’une autre fille. Assise en face de moi. J’ai surtout en tête la phrase de la directrice du centre de loisirs : « Tu es la plus grande, et même si ce n’est pas toi, c’est pour montrer l’exemple ».
Dans mon esprit, je n’ai dit qu’un mot « anodin » qui me coûta une punition injuste.

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