LE VOYAGEUR
Allongé sur le sable, Arthur somnolait à l’ombre d’un cocotier. Quelques femmes au teint doré évoluaient autour de lui sur un fond de musique douce et reposante. Le froissement des feuilles produisait un murmure doux à son oreille. Un verre de citronnade à la main, Arthur ouvrit les yeux et contempla le paysage. Un large océan s’offrait à lui, l’eau était si pure et si claire que quiconque se serait approché un peu du bord aurait pu alors distinguer les bancs de poissons. Sur sa gauche, une haute montagne s’élevait, le sommet enneigé. A sa droite, une luxuriante forêt aux arbres multicolores. Coupé du monde, il ne pouvait s’empêcher de s’extasier sur sa vie : qu’il était bon d’être riche ! Avoir tout à sa portée sans rien faire, être reconnu sans avoir à dire qui l’on est, être obéi, servi, soigné, bichonné… En un mot le bonheur. Un bonheur que beaucoup d’Hommes ne connaîtraient qu’en rêve. Arthur continua à regarder danser les quatre femmes à peau brune. Il sentit quelque chose d’humide couler sur lui, il leva la tête. De l’eau glissait le long des feuilles du cocotier sous lequel il se prélassait et venait le rafraîchir dans ce cocon de chaleur. Les danseuses s’approchèrent de lui, poursuivant inlassablement leur déhanchement rythmé. L’une d’entre elles attira son regard : une peau brune bronzée par le soleil chaud de l’île, des formes généreuses, d’immense yeux verts rappelant la couleur de la forêt qui surplombait la plage. De longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules dénudées. Arthur chercha à savoir depuis combien de temps il n’avait pas été aussi heureux : une éternité, sûrement.
*
HLM, trois lettres qui cachaient derrière elles les appartements les plus miteux de Paris. Plusieurs incendies s’étaient déclarés un peu partout dans la ville, dans ces cages à lapins, depuis ces dernières semaines. C’était toujours là que se propageaient les fuites de gaz, les feux, la violence, la drogue, les viols… Personne n’avait choisi de vivre là, mais où aller quand on ne pouvait pas acheter autre chose ? Alors on restait. On protestait parfois contre le manque de sécurité et les difficiles conditions sanitaires, mais personne ne faisait rien tant que ne s’était pas produit quelque chose de grave. En province, dans les autres quartiers d’HLM, on disait que c’était mieux, mais les gens ne voulaient pas quitter Paris parce que, dans la capitale, il y avait plus de chance de trouver du travail.
Fadjila était arabe, arrivée depuis quatre ans avec son mari et ses trois enfants. Ils partageaient les problèmes de la cité. L’appartement où ils logeaient était l’un des mieux entretenus. Ce soir-là, les enfants regardaient un dessin-animé tandis que Fadjila cuisinait : ce n’était peut-être pas ce qu’ils faisaient de mieux, mais au moins, elle était sûre qu’aucun d’entre eux ne viendrait la gêner autour des plats. Son mari, Atchi, n’était pas encore rentré de son travail d’ouvrier.
La première goutte d’eau tomba juste au centre de la poêle dans laquelle Fadjila cuisait des légumes. Elle leva les yeux vers le plafond : des petites gouttes y perlaient .
« Qu’est ce que c’est que ça ? » s’exclama t-elle.
Adi, son plus jeune fils entra dans la cuisine.
- Maman ! Il pleut dans le salon !
- Il ne pleut pas, Adi, répondit sa mère, je vais voir ce qui se passe. Hali, tu surveilles Adi et Ninia !
- OK, man’, répondit un garçon depuis le salon.
Dans l’appartement des Bucket, on s’inquiéta aussi lorsque M.Bucket vit, sur le mur de la salle à manger, s’élargir une auréole suspecte.
- Allons, bon, qu’est-ce que c’est encore cette blague ! Cet appartement est invivable si maintenant l’humidité s’infiltre au sixième étage ! Cette fois-ci la municipalité va devoir agir, foi de Bucket !
- Papa, pourquoi il y a de l’eau qui sort du mur ? demanda sa petite Amélia, âgée de 7 ans.
- Je n’en sais fichtre rien, mais je vais voir !
Trois autres appartements connurent le même désastre que ceux des familles de Fadjilas et Buckets. D’où pouvait bien provenir cette humidité intempestive? Personne ne parvenait à expliquer une arrivé d’eau si soudaine dans les six appartements qui furent touchés. On put bientôt dresser un bilan plutôt terrifiant : des murs s’étaient lézardés, des cloisons s’étaient effritées. Bientôt, une assemblée de locataires se tint sur le palier du sixième étage. Tous contemplaient, médusés, la porte d’A. Beucler :
- C’est de là qu’elle vient, l’eau! déclara une voix d’homme .
- Faut croire qu’il y a une inondation ! lui répondit un jeune rouquin.
- Je vais appeler les pompiers ! proposa Fadjila.
- Ouais, c’est ça ! appelez-les, et dites que c’est grave, sinon y viendront pas ! s’exclama un des voisins.
Fadjila rentra chez elle et demanda à Hali de lui prêter son portable : il valait mieux éviter d’appeler avec le téléphone fixe, pour éviter un court circuit.
Les pompiers se présentèrent à la porte du troisième bâtiment des HLM de la rue Mendren à Paris. Un coup d’épaule suffit à défoncer la porte et ils entrèrent dans l’appartement inondé d’A.Beucler.
*
Arthur se redressa et se mit à marcher le long du rivage. La chaleur de l’eau lui massait les pieds. Au loin il aperçut un guitariste, celui-là même qui jouait une musique tantôt douce, tantôt rythmée. Il avança jusqu’à lui, et regarda ses mains agiles courir sur les cordes. L’homme termina le morceau et se tourna vers lui :
- Monsieur ?
Il voulut parler mais il ne put : une vive secousse se fit ressentir dans tout son corps. Le guitariste disparut et fut remplacé par un homme coiffé d’un casque gris-argenté et vêtu d’une tunique bleu foncé. Qui pouvait être ce guignol ?
- Monsieur ? Vous êtes réveillé ?
Arthur regarda autour de lui. L’eau lui arrivait jusqu’au menton et s’échappait de la baignoire à chacun de ses mouvements. Un disque tournait dans le fond de la pièce voisine. Comme il aurait aimé que ce rêve soit réalité ! Ne plus être accablé par les soucis que nous réserve la vie d’aujourd’hui ! Vivre dans une belle et grande maison, avoir une femme, des enfants, un jardin ! Sentir l’odeur de la mer, voir la campagne ou la montagne autour de soi, marcher le long des côtes, des rivages, des vallées… pouvoir penser à autre chose qu’à l’argent ! Vivre les rêves qui nous assaillent, chaque nuit, durant huit heures et ne connaître que le bonheur !
Les ennuis de sa vie lui revinrent en mémoire. Ils apparurent devant lui sous la forme de trois photos impossibles à brûler. La première, origine de tous ses malheurs : son patron le vire, il rentre chez lui, sa femme le prend très mal.
Seconde photo : sa femme divorce, emmenant les enfants avec lui.
Troisième photo : il emménage dans les HLM et trouve un petit job de serveur dans un restaurant.
Immobile dans sa baignoire, il voit le pompier penché sur lui.
- Monsieur, vous allez bien ?
Soudain tiré du brouillard qui l’entourait encore, Arthur regarde le spectacle : le pompier, les voisins et lui, tout nu dans sa baignoire. Il tente de se dissimuler aux regards, mais l’eau est transparente, aussi transparente que celle du lagon de son rêve…
- Qu’est-ce que vous fichez ici ? rugit-il.
- Une inondation a eu lieu à cause de vous, lui expliqua le pompier. Au total, six appartements dévastés, vingt-cinq personnes à reloger, on ne sait même pas où, des murs à refaire…
- A cause de moi ? s’étonne Arthur Beucler.
- Vous vous êtes endormi dans votre baignoire en laissant le robinet ouvert !
Les voisins l’examinent d’un œil critique. Une femme ose un commentaire :
- Il est pas mal, M.Beucler !
Son mari lui jette un regard noir.
- Et puis eux, là, qu’est-ce qu’ils ont à me regarder comme si j’étais un martien ? s’énerve-t-il.
- Je vous signale que nos appartements ont été endommagés à cause de vos bêtises ! fait remarquer froidement M. Bucket.
- Mes bêtises, mes bêtises ! Vous ne vous êtes jamais endormi dans votre bain, vous ?
- Le fait est que j’ai une douche et non une baignoire ! Avouez qu’il est plus difficile de s’endormir dedans ! répliqua M. Bucket, narquois.
Une femme sort du groupe de voisins amassés devant la porte. Une apparition ! Epoustouflante ! Il n’en croit pas ses yeux ! C’est la danseuse de son île ! Il reconnaît la peau brune, les yeux vert jade, la silhouette élancée, sinueuse et ondulante ! Et ces magnifiques cheveux noirs tombant sur ses épaules ! Elle s’approche de lui, et, d’un geste gracieux, lui tend son peignoir. Arthur veut dire quelque chose, mais les mots se dérobent, aucun son ne sort de sa bouche. Il enjambe la baignoire et enfile son peignoir bleu. Les voisins ne bougent pas, trop médusés par son calme, et encore sous le choc des dégâts dans leurs appartements.
- Bon ! Vous n’allez pas passer votre vie à me regarder comme ça ! s’impatiente-t-il .
Le pompier fait signe aux gens de quitter la pièce. Les services municipaux vont les reloger pour la nuit et le temps des travaux.
- Prenez quelques affaires, monsieur !
Dix minutes plus tard il est dans la rue. Un triste cortège de locataires avance péniblement sous une pluie drue. Ils se dirigent vers l’autobus, affrété par la commune, qui va les conduire ils ne savent trop où. Quant à Arthur, son rêve le poursuit, mais s’efface peu à peu. Face à la réalité : il croise le regard vert d’une femme, de celle qui lui a tendu son peignoir. Il la regarde, elle lui sourit. Il accélère l’allure, parvient à sa hauteur, ouvre la bouche pour lui demander son nom…
Un homme de son âge se retourne, fronce les sourcils, avance de deux pas vers lui, menaçant :
- N’y touche pas ! Maïa m’appartient !
Maïa…
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